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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 22:56

1 juin 2011.  UN AN.

 

UN-AN2.jpg

 

 

Je savais bien, il y a un an, en entrant au petit matin dans le hall de l’aéroport d’ORLY SUD, que la vie qui venait serait différente. Qu’une page se tournait.

 

Je savais que des changements et des bouleversements m’attendaient.

Je les avais choisis, je les avais voulus, je les avais cherchés, depuis  longtemps.

 

Le « reste du temps », qui commençait.

 

Déjà, juste avant de boucler la ceinture, des moments intenses et contraires avaient montré que plus rien ne serait comme avant.

Brel, qui résonne en bande son.

« Et puis, il disparaît bouffé par l’escalier. » La plus belle chanson de départ.

 

L’Atlantique passée, une averse tropicale plus tard…

 

En arrivant dans ce monde pourtant connu mais en ruine, le choc a été profond et lourd : débris, fatras.  Plus de répère, rien qui ressemble à l’autre vie.

Désolation de Port au Prince. Poussière à peine retombée. Il reste quoi, du monde ancien ? Un symbole que ces murs brisés ?

 

Passer, à nouveau, d’un monde policé, futile, organisé, rangé, cartésien,  même avec ses variantes particulières  et ses originalités Marseillaises, à ce chaos indescriptible, a été une vraie expérience.

J‘avais cherché ce choc. Je l’ai trouvé.

 

Des images qui ne s’effacent pas. Des multitudes de marchandes assises sous des murs branlant à vendre trois merdouilles. Un peuple qui marche. Des tas de débris au milieu des carrefours. Des pierres en monticules, des fers tordus, du béton en miettes.

 

Pas à plaindre pourtant.

 

Débarquer en terrain connu, et n’avoir aucune crainte ou blocage de langue ou de culture, il y avait peu de risques.

Je n’avais même pas peur.

Je les connaissais, ces images tropicales, ces gens, ces lieux,  ces mots.

Au bout de deux heures, j’étais déjà rentré « chez moi ».

Comme un retour attendu et programmé. Un mélange de «  Déjà vécu » et de «  Jamais vu ».

 

On se recrée vite un nouvel environnement, un nouveau quotidien : qu’est ce qui change, au fond ?

La forme des fleurs, la couleur des fruits ? Le nom des lieux, les noms des gens ? La couleur de la terre, le nombre des moustiques, la teinte de la mer, le son des radios ? D’une rade à une baie. La mer semble la même.

Les mêmes valises, tout au long des voyages. J’ai vieilli un peu, c’est tout.  `

 

Les gamines qui se trémoussaient il y a 25 ans sur des « méringue » traditionnelles, au soir sous la tonnelle du village du fond du Nord Ouest, «  panama’m tombé », sont devenues aujourd’hui  des belles adultes qui dansent dans leur cuisine sur «  Boukman Experians ou Ram », rois de la musique racine.

 

Puis les jours se sont empilés, les lieux enfilés comme des perles, et des gens, des regards, des rencontres, des conversations nouvelles. Des chemins parcourus, des « chita-pàlé », des nuits de veille. Des morts, des naissances.

Un ouragan, un carnaval, une épidémie.

Des attentes. Des musiques inconnues et nouvelles. «  Si m’pa palè, m’ap touffé ».

Donc des histoires, des messages, des canaux différents pour dire au loin le quotidien ( Skype, FB, un autre bout du monde au bout du web) . Des tableaux peints ou vivants. Des couleurs, des odeurs.

 

Des rires, des frissons  de bonheur pur.

Des larmes aussi. Des silences trop longs.

 

Cette route de Lamontagne dont je connais chaque caillou, chaque ornière, chaque panorama. Et mon dos s’en souvient.

 

Un an et des tonnes de semences, des tonnes de ciment, des tonnes de blocs, des tonnes de bois. Des tonnes d’inattendu.

 

Des maisons qui sortent de terre, des lieux de vie qui se reconstruisent.

Elles sont belles, ces maisons. Carrées, toitures à quatre pans. Passeront les cyclones.

Des sourires enfin décrochés après tant de malheurs.  Le meilleur moment : poser la serrure et donner la clé. Et regarder leurs yeux.

Sortir des ruines, sortir des tentes. Des gestes de rapprochement. Et tout devient tactile, tout devient touchant.  On se serre, on s’embrasse.

De la vie qui revient. De l’émotion vive et profonde, en avalanche. De la reconnaissance infinie.

 

Je quittais à peine la marchande de fleurs du Prado, le vendredi matin, pour poursuivre la conversation avec la marchande de sandales de la Halle de Jacmel.

Une histoire qui se poursuit.  Seule une sorte de lenteur plus grande dans le rythme.

Et la puissance de l’impact. Chaque action devient presque vitale.  Donner la vie, la redonner. Regarder un monde renaître. Être juste là quand il faut.

 

Des maisons par dizaines, des arbres par dix mille. C’est une trace, ça, non ? Une marque, un bilan.

 

Ils sont explosés de rire quand je dis que mes petits enfants viendront voir leurs petis enfants dans ces maisons. C’est plus fort qu’une feuille de présence. Plus chaud que des années de millèmes.

 

En un an, ici, on doit devenir quelqu’un d’autre. Toutes les cellules ont dû changer.  A grande vitesse. Des neurones laissés en route. Métamorphose.

 

Même les bananes bouillies/ spaghettis au petit déjeuner sont devenues acceptables.

Ils m’appèlent le blanc créole. Un compliment.

 

Un an plus tard, il reste ces moments, si forts, si denses.

Ces pages pleines, ces images multiples.

 

Des gens qui sont passés, tous ceux qui sont partis – turn over des ONG-, tu as à peine le temps de faire connaissance et pfffuit, ils sont en Somalie, en Asie ou ailleurs.

 

Mais les gens d’ici. Les importants. Ceux qui ont les pieds dans la poussière. Et le nez au soleil.

Ceux qui sont là, et qui resteront. Ceux qui sont d’ici. 

Tous ceux qui me font oublier que le monde ancien s'éloigne.

 

 

 

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Published by planete-haiti
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commentaires

Marco 27/06/2011 22:07


Très beau texte, Philippe. J'espère avoir aussi changé, profité de cette parenthèse... Mais les choses vont si vite. J'ai repris mon travail en France il y a quinze jours. Ca fait mal ;-) Je ne
sais pas combien de temps je vais tenir avant de rentrer à Jacmel...


planete-haiti 28/06/2011 02:51



Marco, merci pour le compliment.


Je sais, par expérience, le souhait du retour.


Je pense que si cela doit être, cela sera...


Accroches-toi !


 



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