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21 août 2010 6 21 /08 /août /2010 10:55

 

21 AOÛT 2010 . Roseline est heureuse...

 

 

P1020215

 

 

 


 

Roseline sourit. Ce n’est pas un sourire éclatant. Un sourire ému et timide. C’est sa façon à elle de montrer qu’elle est heureuse.

 

C’est ainsi qu’elle fait comprendre que ce moment est intense pour elle et sa famille. Inespéré.

 

Elle parle très peu.

Ses frères, ses sœurs sont comme elle. Discrets, silencieux.

 

Roseline a seize ans. Elle a un jumeau qui s’appelle Jocelyn.

 

C’est une famille de jumeaux. Ici on dit des « marassas ».

 

Trois portées de marassas… Très rare, même en Haïti.

 

Les deux ainés, les deux suivants, et le dernier.

Son jumeau à lui est mort à la naissance. Sa mère aussi. Ils auraient été six, trois fois deux.

 

En Haïti, les marassas sont craints et respectés.

 

 

 

LES JUMEAUX ( MARASSA) vivants et morts sont investis d’un pouvoir surnaturel qui fait d’eux des êtres d’exception. Dans le panthéon vaudou, une place privilégiée leurs est réservée à côté des grands « mystères ». D’aucuns prétendent même que les MARASSAS sont les plus puissants que les LOAS. Ils sont invoqués et salués au début d’une cérémonie, tout de suite après LEGBA. Dans certaines régions, ils ont la préséance sur cette divinité.

Toute famille compte des jumeaux parmis les siens ou dans une de ses lignées ancestrales doit, sous peine de « châtiment », leurs faire des offrandes et des sacrifices. Parfois, une famille frappée par une succession de malheurs apprend de la bouche d’un hougan qu’elle est punie pour avoir négligé les MARASSA appartenant à sa lointaine parenté, "au temps de la Guinée". On considère aussi comme MARASSA l’enfant qui naît avec les doigts adhérents, signe auquel on reconnaît qu’il a "mangé" son frère jumeau dans le sein maternel.

L’enfant qui, dans l’ordre des naissances, suit immédiatement les jumeaux est appelé le DOSSOU si c’est un garçon, la DOSSA si c’est une fille.  Il unit en sa seule personne la puissance des deux et possède donc un pouvoir plus étendu que le leur. « Le DOSSOU est plus fort que le MARASSA, plus fort que les LOAS. » ( Extrait du site : http://www.alliance-haiti.com)

(LOAS : divinités du  vaudou ; Hougan : « prêtre » vaudou )

Roseline a connu des malheurs, dans sa pourtant courte existence.

 

Sa mère est morte, son père est parti à Saint Domingue et ne donne plus signe de vie.

Ses grands parents sont vieux et malades.

 

Et la maison où elle habitait a fini de s’effondrer le 12 janvier.

 

Plus rien, plus d’espoir, plus de toit et plus d’avenir.

 

 

C’est sans doute pour ça qu’ils ne sourient jamais.

 

 

Et puis le choix est tombé sur elle et ses frères.

 

La première maison sera pour eux. Pour les sortir du cabanon défoncé où ils s’entassent pour dormir. Parce qu’en plus, la maisonnette des grands parents est dangereuse avec ses murs fissurés et ses tôles rouillées.

 

Tout  le monde à la Montagne pensait qu’il n’y aurait plus rien sur ce lopin. Une ruine, des herbes…

 

Jocelyn et ses frères ont nettoyé le jardin, arrangé la cuisine, réparé la porte des toilettes, planté quelques arbustes.

 

Roseline, elle, a balayé les chambres et le séjour, astiqué les dernières traces de poussière du chantier.

 

Elle a mis son joli corsage blanc immaculé, son petit haut rayé,  les garçons ont trouvé des chemisettes propres.

 

Et ils se sont assis sous la galerie.

 

A attendre.

 

Tout s’est ensuite enchaîné quand Christian a mis la musique à fond.

Un bon « compas » traditionnel. Le compas, c’est une musique qui peut même se danser assis. Tu es obligé de bouger, ne serait-ce que le bout du pied, en rythme.

 

Edo Zenny, le maire de Jacmel, a fait le déplacement avec son staff.  Un personnage, une figure, une star. Il aurait pu être chanteur de hip-hop internationalement connu, tellement il a de la présence.

 

Il a embrassé Roseline et ses frères, a dansé avec quelques vieilles réjouies – les femmes du « groupe des femmes » étaient là en foule –,  peu d’hommes, pris au jardin pour préparer les terres,  et il a dit trois mots bien placés.

 

Et tous les notables ont fait  leur discours.

C’était beau à entendre, tant d’harmonie, de volonté d’avancer. Nous avions dit une petite fête familiale, pour donner les clés très vite et sortir les enfants de leur cahute pourrie. Et c’est une cérémonie intense et  émouvante qui se déroule.

 

Christian et Romuald, et toute l’équipe d’OPADEL sont aux anges. Motivés, actifs, fiers.

 

Boss Marc, le chef maçon, s’est éclipsé à l’arrière. Je vais le voir. Il pleure.

 

Robespierre, autorité locale,  fait l’autorité locale et rappelle que nous sommes tous là grâce à lui. Christian m’envoie un clin d’œil complice et sceptique.

 

Moi, j’ai parlé longtemps aussi.

De l’émotion de ce moment, de la vision d’un meilleur avenir, des français qui se sont émus lors du séisme et ont donné leur temps et leur argent pour en arriver là. C’est essentiel  de savoir que des gens très loin ont fait parfois un sacrifice financier important pour que ce jour arrive. Je leur ai demandé de respecter cela et que jamais ils ne pensent qu’une ONG comme la nôtre ramasse des billets de banque dans les arbres. Rien ne tombe du ciel.

Et de l’énorme importance de ce moment, pour moi…

 

 

Roseline est restée assise, silencieuse. Les yeux un peu plus brillants que d’ordinaire.

 

 

Les frères regardaient le monde assemblé devant eux, applaudissant, ému, remerciant le ciel et le bon dieu, terminant les phrases des orateurs…

 

 

Enfin, Christian a sorti la petite boîte en forme de cœur où il avait déposé les clés de cette première maison. C’est un sensible, Christian : une boîte en forme de cœur, fabriquée par d’autres enfants de la Montagne. Il fallait en avoir l’idée. Un cadeau. Un signe. Un symbole.

 

Et quand j’ai remis ces clés à Roseline, elle n’a rien dit, a à peine souri.

 

Elle s’est tournée vers moi et j’ai vu, dans son regard,  qu’elle était heureuse.

 


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Published by planete-haiti
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commentaires

gisele 23/08/2010 21:54


Il devait être difficile pour elle de dire les mots aprés tout ce qu'elle a du vivre, et quel moment intense et qui devait lui sembler si irréel...


Dominique 22/08/2010 10:06


Très bon choix pour ces enfants. Bravo !


goni JJ 21/08/2010 23:50


ouahh, superbe histoire, encore mieux qu'au cinéma en 3 D !!
JJ


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