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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 19:41

Les funérailles de Ti Fi (2) . 18 octobre 2010.

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A l’arrivée dans la nuit à Sources Chaudes, la veillée a commencé.

 

La foule est dense autour de la maison. La famille, les proches, les amis.  Et un bon paquet de curieux.

 

La veillée est le moment fort des cérémonies. On se retrouve, on vient de loin, on se raconte la vie. On mange, on boit. Une explosion de vie pour célébrer un décès.

 

Je retrouve Madame Gérard, venue de Miami. Une des filles de Ti fi.

Elle se souvient que nous avions logé chez elle, en Floride,  il y a bien longtemps.   Elle a pris la dimension des américaines : XXL.

 

Ti Fi avait eu 10 enfants. Six sont vivants, et sont présents.

Deux venus des USA, les autres d’ici, ou de Gonaives. Ils se sont croisés la dernière fois, il y a sept ans, à la mort du père.

 

Le chef de clan, c’est Elvite.  Bourru, ours, fort. Mais tendu, très tendu.

Il a réussi, à force de travail. Grande maison à Gonaives, des camions, des engins.

Il a pris les choses en main. Il a fait les choses en grand.

Il est loin le temps où nous faisions nos essais de nouveaux produits, les cadres des tableaux, les tap tap miniatures, les chaises longues, sur un coin de son établi.

 

La veillée s’annonce chargée.

 

Ici, une veillée funèbre ne se limite pas aux condoléances autour du défunt.

C’est une fête publique. On a tué un bœuf, un cochon, une basse cour entière.

Des boissons à profusion. Des pains de glace.

Les groupes électrogènes fournissent le courant pour les lumières. Cela fait une tâche claire sur le paysage nocturne.

 

Pour la mort, il faut inviter au plus large, nourrir, abreuver et faire tenir tout le monde toute la nuit. Tenir son rang, pour faire respecter le proche défunt.

 

Elvite me montre la tente qu’il a montée, pour me reposer. Entre l’orchestre et les femmes qui cuisinent. Je ne dormirai pas beaucoup.

 

L’orchestre en est aux chants religieux. Puis accélère le rythme. Les corps oscillent lentement. Et les paroles deviennent moins bibliques, les musiques plus profanes. Les gens dansent maintenant.  Les premiers alcools circulent. 

Et s’il en manquait, des marchandes ont installé leur étal aux alentours, et leurs lampes à pétrole. Ce soir, c’est nocturne.

 

Le boeuf grille, le poulet cuit, les boissons coulent.

 

Erita, l’ainée, me parle de sa mère, en me servant le bouillon de cabrit. Une femme droite et travailleuse.

Génite, aux USA depuis trente ans parle créole avec l’accent américain. Yes, I.

 

Carambolage de deux mondes. Le fin fond du plus loin d’Haïti et les plages de Floride.

Les lampes à pétrole et les i-phones. Paysannes en savates et ultra-fashions aux talons hauts.

 

La nuit se prolonge, les chants durent. Les conversations deviennent fortes.

 

Et quand l’orchestre s’arrête, vers quatre heures, les chanteurs des rues et leurs bidons s’y mettent. Rythmes antiques. C’est éthylique, à cette heure là. Les derniers danseurs titubent.

Je vais aux cuisines, discuter avec les femmes. Une incroyable activité. La femme d’Elvite organise, Lisbonne commande, Muriel et les autres s’exécutent. De multiples réchauds à charbon ont été réquisitionnés.

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Le claquement des dominos sur la table ajoute au bruit ambiant. Oui, car on joue aussi dans la veillée. On passe le temps. Certains s’endorment, dans des endroits improbables,

Les uns sur les autres sous les tonnelles. A l’arrière des pick-up, sur des bancs, à terre.

 

Je m’effondre sous la tente. Jusqu’au petit matin ou des bruit de paroles fortes explosent au dehors.

 

Elvite est furieux. Les paroles vont loin. Bataille autour d’une morte. La tension du moment fait craquer les unions apparentes.   Mais c’est l’histoire d’une famille. Je n’en dirai pas plus.

 

Après un plongeon dans la piscine d’eau chaude, tout le monde sort le costume, la toilette. ( Le nom de Sources Chaudes provient évidemment de la température de l’eau aux odeurs de souffre qui sort de terre en haut du village. C’était un lieu de cure. On dit que Pauline Bonaparte venait se soigner  ici.)

 

Ti Fi est arrivée de la ville dans son beau cercueil blanc.

 

Le cortège se dirige vers l’église baptiste ou elle avait coutume de chanter avec un bel entrain, souvent jusque tard dans la nuit. 

 

Les cantiques commencent, l’église est trop petite. Le pasteur s’enflamme, raconte la vie laborieuse de la défunte. L’assistance est en nage.

Il est midi. Le cimetière en plein midi, loin,  sur le chemin de poussière blanche.

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Il y a longtemps, la mort était plus expéditive : on mourrait le matin, on veillait le soir et on était enterré à l’aube suivante. Les porteurs de  cercueil faisaient des tours et des détours pour que les mauvais esprits ne retrouvent pas le chemin.

Aujourd’hui, les morgues privées ont créé un nouveau business.

On garde le mort au frais plusieurs jours, le temps de permettre aux parents installés  aux USA de revenir se recueillir, et payer leur part.

 

La cérémonie, tout comme en 1951 (voir  partie 1 ) doit être somptueuse. Aucune critique n’est supportée. Le phénomène des diasporas est maintenant une composante essentielle du quotidien, même dans les traditions aussi ancrées que les funérailles. That’s it.

 

Les musiciens, les toilettes, le cercueil, le repas d’après la cérémonie, le transport des invités. Tout cela coûte une fortune. Mais ne doit pas être négligé, sous peine de s’attirer les critiques.

 DSC05808.JPG

Puis après un dernier repas distribué, tout le monde se disperse, vers sa campagne, vers la ville, vers l’aéroport…

 

Elvite est parti depuis longtemps, à l’aube. Il n’a pas participé à l’enterrement.

 

Je m’en vais chez Mina, Plaine de l’Arbre.

 

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Published by planete-haiti
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