Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 06:14

26 JUIN 2010-  Une Journée à La Montagne.

 

Cela commençait à faire un peu long.

 

La pluie, onde tropicale qui a rasé les côtes d’Haïti a perturbé pas mal le déroulement des derniers jours.

La pluie remplit la rivière, détruit les routes, et même avec un bon 4X4, on ne passe plus.

Seuls s’aventurent vers la Montagne quelques motos-taxis un peu kamikazes.

Je n’ai pas encore envie d’essayer cette technique.

 

Les motos-taxis, c’est donc un moyen de transport collectif ici. Je ne comprenais pas trop, au début pourquoi il y en avait tant. Dans mon souvenir du Nord Ouest, c’était bien des pick-up ou  des camions qui servaient de transport collectif ( gens, sacs, bassines, poules, fers à béton)

Ici, bizarrement, ce sont les motos qui transportent … les mêmes choses.

Même les fers à béton. Blague du jour : pour les livraisons de fer à béton ( qui traînent donc derrière la moto, retenus par le passager ) le fer doit mesurer ½  pouce au départ, et arriver à ¼ de pouce à l’arrivée, après avoir trainé une bonne heure sur le sol. Pas étonnant qu’il y ait des problèmes de solidité dans la construction.

 

Les motos taxis sont bien un moyen de transport collectif : la plupart transportent quatre personnes chargées…

 

Donc pourquoi les motos plutôt que les autos ? D’abord, bien sûr c’est moins cher, cela passe partout. Mais aussi, le maire de Jacmel est l’un des plus grands concessionnaires de motos de la ville . Cela explique peut-être. Il n’y a qu’ici qu’on trouve des motos Edo Zenny. C’est le nom du maire. En fait, des robustes motos chinoises.

 

Donc je disais, la pluie bloque le passage.

 

La rivière est couleur de terre et charrie tout cela à la mer. C’est cela, l’érosion. Rien ne retient la terre, et elle part à la mer.

 

Le sol s’appauvrit, les cultures périclitent, mais aussi la mer se charge en limon, et les poissons ne peuvent plus survivre .

La déforestation est un phénomène terrible en Haïti.

 

Explication.

 

Haïti  est un pays de paysans. La démographie galopante fait qu’il y a de plus en plus de monde à faire vivre sur une surface somme toute exigüe.  Quelqu’un de très  célèbre ( Napoléon, De Gaulle, Coluche ?)  a dit que pour représenter Haïti il fallait juste froisser une feuille de papier et regarder le résultat : collines, montagnes, vallées, irrégularités. Peu de surfaces utiles.

Les familles de paysans n’ont plus suffisamment de surface à cultiver pour survivre. Et plus assez de revenus.

Donc, ils déboisent, augmentant ainsi les surfaces, de plus en plus à flanc de montagne et de plus en plus escarpées.

Ils récupèrent le bois et en font du charbon de bois qui est le combustible le plus utilisé en Haïti.

 

Vous me suivez . Le déboisement des flancs de montagnes met la terre à nu, qui dévale à la première grosse pluie, appauvrit le sol, et se retrouve à la mer.

Donc re-déboisement d’autres parcelles, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que la rocaille nue.

Certaines photos sont parlantes ( voir FB)

 

Du coup, les paysans quittent la campagne et émigrent vers les villes où ils s’entassent dans des bidonvilles  surpeuplés (Port au Prince ) ou partent à l’étranger par des moyens risqués (canots )

L’effroyable bilan du tremblement de terre vient en partie de là : Les quartiers construits de bric et de broc de Port au Prince étaient surchargés d’habitants.

 

 

Mais la région de Jacmel n’est pas la plus touchée : il pleut souvent, et un semblant de végétation se maintient plus ou moins. Gonaïves et le Nord Ouest, déjà très arides d’avance, sont aujourd’hui complètement pelés. D’où les dégâts majeurs à chaque cyclone dans cette ville de Gonaïves dont on reparlera  en juillet.

 

 

Voilà qu’il pleut donc plusieurs jours, que les routes sont bloquées, que la plage devient turquoise- marron, et que je suis coincé  à Jacmel.

Les bulletins météo aimablement envoyés par l’armée chilienne ou péruvienne sont alarmistes. (Alarme jaune, puis orange, hier)

 

Je m’occupe donc ici, mets en place les conditions de la première livraison ( programmée pour lundi), fait accélérer les travaux du bureau…

 

Et puis ce matin, je décide de monter quand même. Le temps a l’air clair, la météo parle d’une tempête, pour cet après midi. En fait elle n’arrive que maintenant. Il est 20 heures.

 

Doudouche, le chauffeur mécanicien logisticien  est en place. Il a remis en forme la voiture , huile, filtres, ventilateur, pneus. Il n’a pas perdu son temps pendant la pluie. Doudouche est ponctuel, intelligent, et plein d’initiatives. Il est précieux.

 

En avant.

 

La route par la rivière est coupée. Nous passons donc par la Vallée. La rivière est normalement  juste à la sortie de JACMEL . Il faut donc  d'habitude environ dix minutes pour la traverser et se retrouver de l’autre côté, un joli endroit appelé Sable-Cabaret.  Là, à cause de la pluie, on fait le détour par l’autre route aménagée d’un gué bétonné pour franchir la rivière. Et traversée de la zone appelée «  La Vallée ».

Montées, descentes, flaques, boue… La routine.

 

Mais cela passe bien. Il faut juste une heure pour se retrouver à …Sable-Cabaret, au début de la montée vers la Montagne.

La dernière fois, j’étais émerveillé de voir que la route avait été nivellée, ornières bouchées, un gros tracteur avait passé sa lame sur une bonne partie du parcours. C’était presque bien.

 

Là les pluies ont tout annulé. Ornières, roches à vif, creux, bosses. Un désastre.

 

Il a donc fallu deux heures pour arriver à la Montagne.

 

Mais ils étaient là, mes petits gars d’OPADEL ( pour ceux qui n’ont pas tout suivi : Organisation des Paysans Actifs pour le Développement de La Montagne.) C’est avec eux que je travaille.

Café d’accueil, papaye, quelques blagues, le mondial à fond sur la radio…

 

Puis  travail des dossiers des bénéficiaires des constructions ( 18 sont identifiés )  et visite des chantiers.

L’emplacement de la première maison est prêt, délimité. On commence dès la livraison des matériaux.

 

La pépinière, elle,  est en pleine phase de développement. On est à 9200 arbres plantés ou semés dans des sachets : cacao, café, avocats, papayes, mangues, citrus…

 

Aujourd’hui, c’est l’activité greffage qui fonctionne.

 

On prend un pied de citrus ( c’est un pépin d’orange amère mis en terre qui donne le pied de citrus) et dessus on greffe un rameau d’autre agrume qui donnera des fruits doux ( orange, mandarine, pamplemousse)

 

C’est tout simple.

 

Puis quand ce sera bon, et bien pris, on revendra à prix réduit le pied au paysan du coin qui le plantera près de chez lui et bénéficiera des fruits.

Economiquement intéressant, durable et pérenne.

Dans quelques mois, avec les pieds antérieurement plantés, on fera des récoltes qui seront vendues ou transformées sur place. Nous aurons à mettre en place cette filière de transformation.

Nous ferons appel alors aux spécialistes du séchage, de la confiture ou des conserves… Avis aux amateurs.

 

Voilà donc, cette partie s’appelle de l’agroforesterie. J’adore. C’est réjouissant, prometteur et visible. Il y a du vert partout.

 

L’autre partie agricole est la reforestation.

Là nous revenons à  l’érosion. En fait, ils ont entrepris de faire reprendre des arbres dans une partie ultra dégradée d’une colline surplombant le village. C’est à la fois gonflé, mais si cela marche, ce sera exemplaire. Le principe est de barrer les rigoles et les passages des eaux de ruissellement par des système rudimentaires de pailles de palmiers, de feuillages divers : l’eau passe, la terre reste. Ce qui crée des cuvettes pleines de ces boues emprisonnées, qu’ils enrichissent un peu de compost et où ils replantent des arbres. Ceux –ci se développent, les racines retiennent la terre qui se renouvelle avec les feuilles de ces nouveaux arbres qui pourrissent. La montagne reverdira donc.

 

Ils ont ce dynamisme provocateur qui fait qu’ils réussiront.

 

Voilà donc une belle journée à la Montagne. Le vent se lève.

 

Cette journée  me fait revenir à Giono («  Que ma joie demeure » )

 

«  L’homme, on a dit qu’il était fait de cellules et de sang. Mais en réalité, il est comme un feuillage. Non pas serré en bloc, mais composé d’images éparses comme les feuilles dans les branchages des arbres et à travers desquelles il faut que le vent passe pour que ça chante.

Comment voulez-vous que le monde s’en serve s’il est comme une pierre ? Regardez une pierre qui tombe dans l’eau. Elle troue. L’eau n’est pas blessée et la voilà qui fait son travail d’usure et de roulis. Il faut qu’à la fin elle gagne et la voilà au bout de sa course qui aplatit à petit coups de vagues la boue docile de ses alluvions. Regardez une branche d’arbre qui tombe dans l’eau. Soutenue par ses feuillages, elle flotte, elle vogue, elle ne cesse jamais de regarder le soleil.

A la fin de sa transformation, elle est germe, et des arbres et des buissons poussent de nouveau dans les sables. Je ne dis pas que la boue est morte. Je ne dis pas que la pierre est morte. Rien n’est mort. La mort n’existe pas.  Mais quand on est une chose dure et imperméable, quand il faut être brisé pour entrer dans la transformation, le tour de roue est plus long. Il faut des milliards d’années pour soulever le fond des mers avec des millimètres de boue, refaire des montagnes de granit. Il ne faut que cent ans pour construire un châtaignier en dehors de la châtaigne et quiconque a senti un jour de printemps sur les plateaux sauvages l’odeur amoureuse des fleurs de châtaigne comprendra combien ça compte de fleurir souvent. »

Partager cet article

Repost 0
Published by planete-haiti
commenter cet article

commentaires

François 04/07/2010 21:57


Tiens ? Pour toi aussi 'Que Ma Joie Demeure' est un livre culte ? Déjà lu plusieurs fois, depuis l'âge de 14 ans, avec chaque fois, le même émerveillement.
Tiens, ça me donne envie de le relire, d'aller retrouver Boby la-haut, dans la forêt Grémone, vers 4 heures d'un matin de gel, une nuit de pleine lune...


planete-haiti 14/07/2010 15:04



Et oui ...



aurelie 01/07/2010 11:30


tu dois souvent penser à papa avec tous ces arbres!


Présentation

  • : Blog: PLANETE HAÏTI
  • : INDIQUER UNE ANNEE , DEPUIS 2010, DANS " RECHERCHER" pour retrouver les 154 articles publiés. "La vie à Jacmel, Haïti, après le séisme, les cyclones, le choléra, les élections et le reste."
  • Contact

Texte Libre

Recherche