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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 21:36

1er Juillet 2011. IDALINA

 

Ce soir, Gary Victor était à l'Alliance Française de Jacmel pour présenter son nouveau roman : SORO.

C'est avec lui que j'ai eu le plaisir de faire un atelier d'éciture il y a plusieurs mois. Pour l'en remercier, je me décide à publier le texte que j'avais écrit à l'époque.

Le début est imposé. ( je marche...à la table était assis quelqu'un, moi.) 

Le reste est un délire que j'ai aimé écrire.

 

 

Je marche souvent  en fin de soirée dans cette ville que le séisme a défigurée. J’ai perdu mes repères et ces longues promenades me permettent de redécouvrir ma cité.

Je suis ensuite heureux de me retrouver dans la quiétude et la solitude de mon appartement.

 

Mais ce soir en rentrant chez moi, je ne fus pas seul.

A la table était assis quelqu’un.

Moi !

 

Oui, moi, de profil près de la grande horloge, penché sur la table, entièrement concentré dans l’écriture de ce qui, vu du seuil, ressemblait à une lettre.

 

Depuis cette après midi du 12 janvier, il y a exactement un an, je n’avais jamais pénétré à nouveau dans cette pièce.

Le grand salon, où je passais mes soirées, avant.

 

Plusieurs semaines après le tremblement de terre, en rentrant de l’hôpital, où l’on avait soigné ma jambe, et les coupures sur mon visage, j’avais retrouvé mon immeuble à moitié condamné.

 

Des experts du ministère étaient passés en mon absence, et ils  avaient décrété que  cette partie de mon appartement était inhabitable et inaccessible, tant que l’étage supérieur ne serait pas repris et conforté.

Ils avaient fait condamner la porte donnant dans le salon : un énorme cadenas bloquait la grosse serrure qu’ils avaient posée.

 

Je devais attendre que le propriétaire du dessus engage les travaux, renforce ses murs branlants, remplace par des tôles la dalle de toiture fissurée, pour récupérer l’usage de cette pièce donnant vers la mer.

Bizarrement, je pouvais utiliser les autres pièces…

 

J’avais accepté sans broncher cette étonnante situation, tout heureux de pouvoir vivre encore chez moi, sans être obligé de me réfugier sous une des  tentes du terrain de football.

 

La ville avait été durement frappée. Des maisons par centaines, des écoles, la mairie, et des bâtisses  historiques de la rue s’étaient effondrées en quelques secondes. J’avais eu de la chance : à part la grande horloge, basculée par la première secousse, je n’avais pas subi trop de dégâts.

 

Le corps de mon voisin, Klaus, le consul d’Allemagne, coincé entre deux dalles de béton, avait été dégagé après plusieurs jours d’effort.

 

Comme tout le monde, j’avais modifié mon rythme de vie  et changé mes habitudes. Je m’étais adapté lentement.

 

Je restais de longs moments cloîtré dans ce qui me restait d’espace, prostré, repensant à ce bruit sourd et continu, revoyant la poussière faire tomber la nuit,  reclus, hébété. Sursautant à la moindre vibration, au moindre choc venu de la rue.

 

Puis vers le mois de mars, j’ai commencé à ressortir. Pas très loin au début, malhabile avec mes béquilles, ébloui de trop de lumière, fatigué de trop de chaleur.

Le trafic de la Grand Rue était devenu incessant : les camions chargés de matériaux, les pick-up des organisations se croisaient toute la journée dans un vacarme assourdissant.  

Poussière, fumées, klaxons.

Je ne pouvais pas me déplacer très vite avec mes béquilles. Les motos hurlantes m’évitaient de justesse. Je redoutais ces endroits.

 

Mais ces marches étaient indispensables. A la fois pour rééduquer ma jambe blessée, et surtout pour aller revoir les endroits d’avant, pour retrouver les lieux que nous avions fréquentés avec Idalina.

 

Je savais pourtant que la douleur serait vive, que les souvenirs me feraient mal.

 

La bibliothèque, maintenant occupée par la mairie, l’Alliance Française dévastée et à moitié interdite d’accès, le bar du Florita en travaux, et cet hôtel à l’entrée de la ville, ratatiné maintenant  comme un mille-feuilles…

Il ne restait plus grand-chose de nos lieux de rendez-vous.

Plus rien n’était pareil.

Mais je m’y rendais souvent, c’était pour moi la seule façon de retrouver sa trace, de sentir à nouveau sa présence.

 

On m ‘a dit qu’elle était disparue, que je n’avais plus aucune chance de jamais la revoir vivante.

Et je n’avais aucune idée de l’endroit où elle avait pu se trouver cette  après midi là. 

 

A la fin de l’été, je laissais les béquilles, et m’aventurais chaque jour un peu plus loin. Trainant dans les ruelles du bas de la ville, marchant le long de la mer, traversant le marché après avoir lentement gravi les marches disjointes et puantes.

 

Je découvrais à chaque fois des spectacles nouveaux, une nouvelle géographie, comme ces  marchandes assises  tranquillement sur les tas de décombres, ces  élèves sortant d’une école en contreplaqué, les chants venant d’une  église de toile, et ce quartier de tentes installées près du cimetière.

 

Juste après le cyclone, à la fin de l’automne,  les travaux ont commencé au dessus de chez moi.

 

Des ouvriers dépenaillés cassaient à petits coups de marteau et de masse les murs de béton, cisaillaient les fers rouillés et tordus, déversaient dans la rue les débris dans de grands nuages de poussière.

 

Je n’oubliais pas Idalina, je ne pouvais pas renoncer à la chercher. Je me suis peu à peu habitué à vivre sans elle. Mais elle n’était plus  là, à marcher à mes côtés.

 

Ma vie s’était dépeuplée, rétrécie, resserrée, comme cet espace réduit de mon appartement.

 

 

Aujourd’hui, après une longue marche qui ma mené jusqu’aux Salines, je suis passé par les bureaux du ministère.

Les travaux du dessus étaient terminés et ils m’ont appelé il y a quelques jours pour me donner les clés du cadenas.

Je ne me suis pas précipité tout de suite au ministère, je trouvais mon petit monde suffisant.

 

Peut-être aussi avais-je un peu peur de retrouver le grand salon, là même où j’étais assis il y a tout juste un an, quand les secousses et les répliques ont dévasté ma vie.

Peur de retrouver la table où j’écrivais, l’horloge massive qui en tombant lourdement m’avait brisé la jambe,  et entaillé le visage juste avant les coups de cinq heures.

 

J’ai tourné la clé, retiré le cadenas, ouvert la porte du salon, et…

 

 Je me suis vu, assis à la table.

 

Je n’ai pas sursauté, je ne me suis pas enfui sous le coup de la frayeur. J’ai juste pensé à une hallucination.

Ce n’était pas moi.

Ce ne pouvait pas être moi.

Sans doute l’émotion de revenir dans cette pièce qui me jouait des tours.

 

Mais je restais  figé, stupéfait  en constatant que cela ne s’effaçait pas. J’étais incapable de faire le moindre geste.

 

Et juste un peu après, l’image, cet autre moi même, le moi assis à ma table  – je ne sais même pas comment l’appeler, encore maintenant – s’est levé d’un bond, jetant sa plume sur le papier, s’est reculé, s’est frotté les yeux, s’est pincé, s’est approché de quelques pas comme pour me toucher, s’est reculé encore.

 

Je voyais ma propre image qui était terrorisée, et qui cherchait un moyen de fuir.

 

Moi, je restais là, immobile, pétrifié  devant la porte.

 

 

Il s’est mis à parler.

A hurler plutôt.

La terreur habitait ses mots. L’effroi dans ses yeux. Je lui faisais visiblement peur.

La  sueur l’envahissait, auréolant sa chemise bleue.

 

J’étais tellement tétanisé que je n’ai pas perçu  tout le sens de ses cris.

 

Il   me disait ne pas comprendre, ne pas vouloir y croire.

Je l’entendais hurler : « qu’est ce qui m’arrive, qu’est ce qui m’arrive. 

Ce n’est pas moi, ça ne peut pas être moi. »

 

Il pointait mes cheveux blanchis, et cette longue cicatrice, tendant son doigt vers mon visage.

« c’est pas possible, c’est pas possible … pas possible»

 

Il secouait la tête pour refuser cette vision.

 

«  Pas moi, pas moi… » 

 

Il tremblait en criant.

 

Me demandait qui j’étais,  et ce que je faisais là. Il se reconnaissait, il  se voyait en me regardant. N’y croyant pas. Il voulait une réponse, et je restais muet.

 

Je ne sais pas combien de temps cela a pu durer. Quelques secondes, quelques minutes ?

 

Lui , d’un côté du salon, bloqué vers la fenêtre, me regardant, puis regardant la rue, cherchant la fuite, se frottant les yeux, terrifié et incrédule.

Enchainant les gestes nerveux et inutiles. Répétant encore que tout  était impossible. Criant sans s’arrêter.  Et j’entendais ma voix qui sortait de sa bouche.

 

Moi, près de la porte. Immobile. Médusé.

 

 

Pourquoi fait-on ce qu’on fait ? D’où viennent ces gestes incontrôlables et étranges devant l’inattendu ?

Pourquoi certains s’enfuient, d’autres font  face  devant l’incroyable ?

 

Pourquoi ai-je alors tourné la tête, et posé mon regard sur la grande horloge ? Pourquoi ai-je été attiré vers elle, juste à ce  moment là, alors même que je me trouvais devant ma propre image vivante, gesticulant encore bruyamment dans l’autre coin du grand salon ?

 

Qu’est ce qui m’a pris de le lâcher des yeux ?

Pourquoi ne suis-je  pas allé le faire taire, le tenir et l’immobiliser ?

Le toucher, au moins. Pour être sûr, par un contact de la main, ou même du bout des doigts , qu’il existait vraiment ?

 

Pourquoi suis allé ouvrir la porte au verre cassé de l’horloge arrêtée ?

Les aiguilles  marquaient 16h53.

 

Et pourquoi ai-je relancé le balancier pour  la faire repartir ?

 

Tic tac. Tic tac.

 

Le bruit, derrière s’était éteint. Ma voix s’était tue dans mon dos.

 

Et en me retournant, le salon était vide.

 

 

Sur la table, un message que j’ai lu.

 

«   Ma belle Idalina,

J’ai dormi longtemps.

Tu es partie très tôt ce matin.  Qu’avais tu donc à faire de si urgent ?

Et où es tu allée ?

 

Dommage !

J’ai mis la chemise bleue, celle que tu m’as offerte à Noël. Si tu voyais comme elle me va bien !

 

Je vais sortir un peu pour profiter du coucher de soleil sur la baie. Je serai de retour juste après.

 

Si tu rentres avant moi, n’oublie pas de te préparer : Klaus nous a invités pour dîner, ce soir.

 

Je… »

 

Sur le bas du message interrompu, la plume avait éclaboussé le papier de tâches d’encre qui n’étaient pas encore sèches.

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Published by planete-haiti
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