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2 août 2010 1 02 /08 /août /2010 05:20

30 JUILLET 2010. Nord Ouest.

 

C’est le voyage le plus long.

Retourner là-bas, dans le Nord Ouest,  après 25 ans.

Pourtant le pays est tout  petit.

Il faudra presque 12 heures pour aller de Jacmel, Sud-Est, à l’Arbre,  Nord- Ouest.

 

Là où nous avions travaillé trois ans.

Là où cet amour du pays d’Haïti nous a pris, jour après jour, il y a si longtemps. Montrer ce pays qui nous avait tant ému à Marine, qui a entendu ses parents parler créole quand la nostalgie de ce coin perdu les prenait.

 

Le risque est grand de faire un retour d’anciens combattants et de s’entendre dire  en permanence : «  moi, quand j’étais là, il y a 25  ans… »

 

Donc un voyage très long, une route qui n’en finit pas pour retrouver tous ces gens, tous ces visages ou plutôt ceux qui restent.

 

C’est seulement en route qu’on s’est rappelé que tous ces jeunes gens, et ces gamins  de l’époque ont vingt cinq ans de plus. Et que les vieux de l’époque sont sans doute morts…

 

Le premier contact avec Mina et sa famille, dans ce village perdu du fin fond de nulle part a été d’une émotion folle.

La première soirée est passée si vite, en bas de la tonnelle: soirée contes.

Les devinettes fusaient, les histoires se suivaient.

 

Le principe est simple : « Cric » dit celui qui raconte. « Crac » répond l’assistance. Et on pose la devinette, et le chahut démarre jusqu’à ce que la solution soit trouvée. Tout le monde a la sienne. ( sa solution)

 

Doudouche, le chauffeur, est comme un gamin.

 

Et, ce matin, juste après le lever du jour, il est à peine cinq heures, Ghislaine chante.

 

Elle est une des trois nièces de Mina que nous venions voir chaque semaine.

 

Elles étaient belles.

Ghislaine avait vingt six ans.

 

Elle a peu changé, elle.

Olga est partie vivre aux Etats Unis.

Josette est morte.

 

Ces trois filles sont un résumé de l’histoire du pays, de ce village aussi.

 

Instruites, bien élevées, intelligentes, curieuses de tout, ouvertes au monde … Mais vivant dans ce village loin de tout.

 

 Jeunes, et belles, elles étaient institutrices ou étudiantes. Puis la vie a continué.

 

Olga a trouvé un mari et est partie vivre à Fort Lauderdale.

La majorité de jeunes actifs de l’Arbre a quitté le pays. Cela avait commencé à l’époque, on les appelait les boat people. Ils tentaient leur chance sur des canots ou des bateaux de fortune, se retrouvaient à Nassau, ou Miami pour les plus chanceux. Aujourd’hui, ces premiers arrivés ont réussi à obtenir leur carte de résidence et certains font venir leurs enfants ou leurs parents. Beaucoup ne sont pas arrivés. Mais ici, à l’Arbre, le résultat de ces départs anciens se fait sentir : beaucoup de nouvelles maisons, du courant dans certaines, des motos, même la télé… Justin, mon chef artisan, est parti à New York. Il a certains de ses onze  enfants là bas. Et ici, sa maison à deux étages.

Mais le centre d’artisanat est désert depuis longtemps. Osnel a continué bien longtemps à faire des hamac et des couvre-lits. Mais les rebondissements politiques, économiques ont découragé les plus accrochés. Osnel, lui, s’est arrêté d’aller à Port au Prince pour vendre ses produits à cause des enlèvements. Et du manque de débouchés. Il recommencerait bien...

 

Josette a trouvé un mari et elle en est morte. La plus belle. La plus vive. Une maladie dont on ne parle pas. Beaucoup de jeunes gens en sont morts. Mais on n’en parle pas. La jeunesse d’une époque a été décimée. C’est un massacre avant même le tremblement de terre. Il semble qu’aujourd’hui l’éducation commence à porter ses fruits. Osnel dit que la conscientisation sur cette maladie a sauvé bien des vies. Mais pour lui, cela a été une lutte quotidienne, une information permanente, au porte à porte. Il y avait, à un moment, cinq nouveaux cas de sida par semaine, à l’Arbre, village perdu au fin fond du Nord Ouest.

 

Ghislaine, a trouvé un mari, et il est parti. Elle, chante ce matin. Elle nourrit sa bourrique. Elle est restée, parce qu’elle n’a pas pu partir. Son mariage est parti à la dérive après dix ans, et elle bénit le ciel d’avoir vu son fainéant de mari s’en aller un matin de février. Pourtant la place était bonne, pour lui : elle avait des terres, des salines, des biens, un peu d’argent. Le dernier échec du mari a été de se présenter aux élections locales, et d’assécher en les perdant  les économies de Ghislaine. Puis il est parti. Elle en parle comme d’une délivrance.

Elle avait pourtant aussi tenté le départ vers les USA , payé un passeur, très cher, et celui-ci lui a tout volé. Des milliers de dollars. Elle est donc restée, a relancé son activité dans les salines. Elle avait récolté tout son sel, entreposé sa production dans un entrepôt sur la saline. Le cyclone Hannah a déversé ses trombes d’eau qui ont tout dilué… «  Le matin, en ouvrant la porte, il n’y avait plus rien. » Et elle s'est remise au travail.

Alors aujourd’hui, elle nourrit ses chèvres, paye des fermiers pour cultiver son jardin, qui n’a rien donné depuis deux ans, cherche à réparer sa moto, a relancé ses deux " trous sel" (salines) .  Elle est forte, Ghislaine, mais semble fatiguée de cette vie là.

Surtout de puis le tremblement de terre qu’elle a vécu en direct à  Port au Prince.  Elle a peur d’y retourner. Elle voit encore souvent les murs se rejoindre. Elle voit encore souvent la maison du voisin écraser celle où elle habitait à Port au Prince.  Elle sursaute toujours quand un camion passe et fait vibrer le sol. 

 Comme Noela, la quatrième sœur que j’avais oublié, elle y retournera encore, pour que son enfant aille à l’école privée.

Mais je ne peux pas tout dire en une fois.

 

Il  dire ce qu’ils sont devenus, les Frantz, Méméne, Elvite , ti-Fille  et les autres .

 

Cela reviendra peu à peu, par petites touches.

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Published by planete-haiti
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