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22 juin 2013 6 22 /06 /juin /2013 21:34

22 JUIN 2013.  FRANKETIENNE

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Il vient à Jacmel, de temps en temps.

Il semble aimer l'endroit et y retrouver ses amis. Je vais le voir et l'écouter à chaque fois, bien sûr.

Et, hier soir, quand il m'a pris par l'épaule, serré un peu dans ses bras, en me demandant : " Comment tu vas?", j'ai eu l'impression d'être un peu son ami.

Mais je reste calme, car, à son êge, on peut confondre. Il m'a peut être pris pour un autre. Je suis plus proche de Gary Victor, depuis Idalina...

 

Frankétienne sera, s'il reste un peu vivant encore, prochain prix Nobel de littérature. C'est sûr.

 

Je n'appréciais  pas Frankétienne, il y a trente ans. Je trouvais un peu factices et bricolées ses poses de visionnaire touche à tout.

Comment peut-on être écrivain, poète, dramaturge, romancier, acteur, artiste peintre, sculpteur, homme de théâtre, comédien ...

On dirait Ben, à Nice.  Un centre d'arts, à lui tout seul.

 

Mais, après toutes ces années, je sais qu'il avait raison. Et ses révoltes étaient les bonnes.

 

Frankétienne vient d'entrer dans le Larousse 2014. Du coup, il s'est farçi 30 interviews en deux jours avec des journalistes de France, qui, évidemment, n'avaient jamais entendu parler de lui avant. Mais cavalent tous derrière la même info.

Sauf cette très belle émission, avec lui, sur RFI.

http://www.rfi.fr/emission/20130605-1-le-poete-haitien-franketienne

 

Jean Pierre Dantor Basilic Franck Etienne Dargent : c'est le nom complet  que sa grand-mère avait donné, en 1936,  pour son premier acte de naissance.

Sa mère, jeune paysanne de treize ou quatorze ans, a transformé, bien après, le baptistère en ne laissant que Franck Etienne...

Son père, vieil industriel américain blanc libidineux,  n'a donné au poète que sa couleur blanche et ses yeux bleus.

 

Sa conférence portait sur la création culturelle en Haïti. Et son histoire, depuis ce fameux acte fondateur de 1804.

 

Et le vieux poète à moitié sourd a donné les raisons de l'extraordinaire foisonnement culturel d'Haïti, qui, en plus, est à son apogée. Jamais il n'y a eu autant d'écrivains, de peintres, d'artistes de toutes sortes connus dans le monde entier. Presqu'un Goncourt, un Médicis, et des tas d'autres récompenses prestigieuses.

 

Si la culture Haïtienne est aussi riche et variée, cela vient de deux causes :

 

- la vie,  telllement difficile, acharnée, - lutte quotidienne pour survivre - que, fatalement, elle inspire les auteurs qui n'ont qu'à se pencher à le fenêtre pour voir des histoires, des scènes, des tableaux immaginaires se former devant eux.

 

Pendant qu'il parlait, je pensais à quelques exemples, comme, évidemment, le café du matin.

 

En France, quand tu veux te faire un café, tu prends la dosette, vérifies parfois le niveau de l'eau, appuies sur le bouton. Et hop... What else ? Tu as juste ton café.

 

Ici, un  café le matin,  c'est une aventure, une épopée.

Il  faut d'abord régler leur compte aux esprits et malfaisants de la nuit, en lavant l'entrée, et en balayant la cour.

Puis, s'il y a du charbon ou du bois, allumer le feu.

Chercher de l'eau, s'il n'y en a plus.

Cela peut prendre un bon moment. Tu envoies la petite chercher un seau d'eau à la source, elle traîne un peu en route, retouve les autres enfants porteurs d'eau, en profite pour jouer un peu, se laver le visage, raconter sa vie aux quelques garçons déjà levés...

Elle danse, en revenant, flâne, et n'accélère le pas qu'en revenant tout près de la maison.

 

Et il faut encore piler le café, si ce n'est pas fait.

Chercher la passoire de toile pour couler le café. (Grèp )

 

Si tu veux, cela peut faire un roman.

Comme " l'Odeur du café" de Dany Laferrière, auteur Québéquoiso-haïtien qui a donné la mémorable " Enigme du retour", qui me vaut d'être revenu.

 

Bref, Haïti vit un tel chaos, que cela nourrit l'art.

Comme le demandait un participant à cette conférence étonnante, il faudrait rester dans ce chaos, cette misère et cette difficulté de vivre, pour permettre la poursuite du miracle culturel.

 

Mais le poète a la réponse :

- il faut dominer le chaos, et le chevaucher, pour le maîtriser et s'en servir. Seule la mort est tranquille.  Supprimer le chaos, c'est se déssécher.

- il faut se résigner, un miracle ne dure jamais.

- il faut... et là, la spirale reprend.

Sa vie, son histoire , se vitupérations contre les philosophes de la révolution - Marx en premier-  qui n'ont pas mentionné Haïti comme le modèle de la Liberté, de l'égalité et de la fraternité. Le malentendu qui a fait échouer le mouvement de 1804 (les esclaves chassent les blancs, et des affairistes noirs et mulâtres reprennent le business, pareil qu'avant)

 

- Il y aura encore de la création, de l'art et de la culture originale, si Haïti se sert de tout l'imaginaire religieux - le vaudou -  qui l'imprègne. C'est la deuxième cause, qui est plus ancrée, sauf si la télé se répand partout et casse les traditions.  Si la culture étrangère ne vient pas envahir les espaces, comme la bouffe importée.

Je dis si... Je devrais dire quand, plutôt.

 

Ouf, je m'inquiétais déjà de retrouver les cadres et employés entassés dans le métro du matin, entre les stations Sable Cabaret et Terre Rouge, lisant les histoires de pipoles, ou faisant les mots croisés, casque de smartphones rivés dans les oreilles.

 

Tant qu'il y aura  des poètes hallucinés et un peu sourds, Haïti restera un peuple d'artistes.

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Published by planete-haiti
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